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Raspoutine est innocent

Préface

 

Les mânes errants de la famille impériale russe viennent de rejoindre ceux de leurs ancêtres, dans la cathédrale de la forteresse des Saints-Pierre-et-Paul à Saint-Pétersbourg, nécropole des Romanov depuis Pierre le Grand. Les cendres de Raspoutine, brûlées et éparpillées au vent, demeurent, elles, mêlées à jamais à la glèbe russe, comme une malédiction ou une promesse.

Raspoutine... Dans l'inconscient collectif, l'écho de ce nom évoque de mystérieuses abominations. Mais que se cache derrière les légendes ? Grégoire Raspoutine n'a pas toujours été l'être étrange et inquiétant que montrent quelques vieilles photographies jaunies, prises peu avant sa disparition. Il suffit pour s'en convaincre d'observer attentivement un cliché moins connu, pris des années auparavant. Le jeune pèlerin est assis aux côtés de l'évêque Hermogène, dans une attitude filiale ; leurs bras se touchent : Grégoire est jeune ; son beau visage, illuminé par un regard clair, semble refléter l'agreste noblesse de l'immense steppe russe.

Que s'est-il passé, entre ce moment de plénitude et celui où l'objectif a emprisonné pour l'éternité, le visage sévère d'un homme vêtu d'un caftan noir, dont les doigts bénissent et les yeux ouvrent sur un inconnu inquiétant ?

L'aventure humaine de cet homme est intéressante à plus d'un titre ; son destin a croisé celui des derniers souverains russes et s'est confondu avec l'histoire de la Sainte Russie qui allait disparaître à jamais. A-t-il joué un rôle aussi déterminant qu'on l'a dit dans la chute du régime impérial, rien n'est moins sûr. Le monde ancien, dans de terribles convulsions, a accouché de l'ère moderne et cette fatale évolution aurait eu lieu avec ou sans Raspoutine. Tout au plus a-t-il symbolisé les forces mystiques sous-jacentes à l'âme russe qu'a si bien décrites Dostoïevsky, celles qui, livrant le dernier combat de l'imaginaire contre la rationalité des temps nouveaux, ont succombé dans un embrasement, digne de l'incendie de Troie.

Dépouillé des oripeaux dont l'a revêtu la vox populi, que reste-t-il de l'homme Raspoutine ? Un saint, un sorcier, un manipulateur, un thaumaturge, un débauché ? Celui qui va au delà de vagues réminiscences historiques, se rend très vite compte qu'il ne sait rien de très précis sur Raspoutine, sinon que son nom évoque les forces noires et qu'il est lié à la chute de la monarchie russe.

Les faits, souvent ne correspondent pas à l'écho qui en demeure dans l'inconscient collectif des hommes. Raspoutine est l'un des personnages les plus mystérieux de l'Histoire, bien qu'à peine un peu plus d'un demi-siècle nous sépare de lui. De nombreux ouvrages pourtant lui ont été consacrés, mais la plupart de leurs auteurs n'ont fait que reprendre les accusations formulées contre lui dans les mémoires et écrits de certains émigrés russes. Ces sources sont d'autant plus fallacieuses, que les personnages haut placés qui avaient survécu à l'effondrement du régime impérial tentaient de minimiser leurs responsabilités dans une catastrophe qui effarait l'Europe et déstabilisait le monde ; bien sûr, il y avait des responsables au chaos russe, mais les coupables ce n'étaient pas eux. Rien n'était plus simple que d'accuser ceux qui avaient disparu dans la tourmente et ne pouvaient se défendre. D'autres pamphlets calomniatoires, abusant un public avide de sensationnel dans un but purement mercantile, ont achevé de brouiller les pistes et Raspoutine demeure une énigme.

Afin de sortir des sentiers battus et d'éviter les ornières creusées dans la vérité historique par cette abondante et souvent nauséabonde littérature, il convenait tout d'abord d'aborder le personnage de Raspoutine d'un œil neuf et sans a priori d'aucune sorte. Le temps décante les choses, de même que les vérités admises un jour s'effilochent en lambeaux, quand les combinaisons socio-politiques qui les ont suscitées n'ont plus de raison d'être et cèdent la place à d'autres pôles d'attraction ; ainsi les historiens se sont aperçus un jour qu'Attila n'était pas le monstre que l'on présentait aux écoliers, que Marie-Antoinette n'a jamais suggéré que les parisiens se nourrissent de brioches à défaut de pain, et que les rois de France, n'en déplaise aux censeurs de la troisième République, disposaient de salles de bains à Versailles. Il en va de même pour Raspoutine. Les falsifications historiques, quand on en démonte le mécanisme, laissent toutes apparaître de sordides motifs d'opportunités politiques ; l'ombre de ses mensonges souvent avérés subsiste dans une demi-réalité brumeuse, car l'outrance ou le merveilleux frappent davantage l'imaginaire des hommes que la simple réalité.

L'étude du personnage de Raspoutine est complexe ; elle nécessite impérativement une grande connaissance de la société russe de l'époque, de même qu'une analyse très approfondie de la situation politique, militaire, religieuse et économique de la Russie d'alors. Le décor planté, il convenait encore de replacer tous les personnages concernés sur ce complexe échiquier en prenant soin d'étudier non seulement leurs actions, mais aussi leurs secrètes motivations. Une telle entreprise conduisait inévitablement à dresser une grande fresque des derniers jours de la Russie impériale. Ce n'est qu'au prix d'un énorme travail de compilation, difficilement réalisable par les lecteurs ne disposant pas des sources nécessaires, que pouvait se dégager une vue synoptique des événements survenus à cette époque ; elle seule permet de cerner le véritable personnage de Raspoutine.

En cette fin de millénaire où les hommes sont attachés à retrouver leurs racines, la vérité historique, souvent tenue sous le boisseau, se fait jour peu à peu. L'indépendance d'esprit du monde contemporain ne se satisfait plus d'images d'Epinal et de demi-vérités qui concourent à une vue erronée de l'Histoire. Récemment un collège d'historiens et de juristes a entrepris de juger de nouveau Gilles de Rais ; au théâtre, un metteur en scène a organisé tous les soirs le procès de Louis XVI, avec les spectateurs comme jurés. Les idées évoluent, les régimes politiques changent et, exhumées de la poussière, leurs archives livrent d'étonnants secrets. Les mythes consacrés par le temps ne sont plus aujourd'hui à l'abri de la sagacité des chercheurs ; certains d'entre eux s'effondrent dans le vacarme et le mensonge et l'on s'aperçoit avec amertume que des générations d'hommes ont été floués sans vergogne.

Le cas de Raspoutine est d'autant plus intéressant que cet homme se situe à la croisée des chemins de l'Histoire. Il est également lié à deux personnages qui ne sont connus que très superficiellement, à savoir le tsar Nicolas II et l'impératrice Alexandra Féodorovna. L'étude du premier ne se conçoit pas sans un examen minutieux de la personnalité réelle des seconds, sur lesquels il reste beaucoup à dire. Admettre aujourd'hui en guise de réparation morale qu'ils ont été calomniés ne suffit pas : tout prouve qu'ils n'ont pas seulement été injustement accusés et trahis mais qu'ils ont servi de bouc émissaire à une société décadente qui les a chargés de ses propres tares ; de même, les derniers souverains russes ont été victimes de la criminelle veulerie des politiciens européens, plus encore que d'un système autocratique justifié sans doute en partie par l'étendue des territoires à gérer et le manque total d'instruction des masses russes de l'époque.

Plutôt que de présenter le fruit de très longues recherches dans un ouvrage hermétique qui tendrait à accréditer une thèse en occultant d'autres aspects importants de la vérité historique, il m'est apparu que le lecteur devait demeurer seul juge de l'interprétation des faits. C'est pourquoi, j'ai repris et commenté la quasi intégralité des écrits sur Raspoutine émanant des principaux témoins de l'époque, tout au moins ceux qui présentaient une relative crédibilité. Les pièces officielles jointes au débat permettront de déterminer le degré de sincérité de ces divers témoignages et la comparaison des déclarations fournira tous les éléments d'appréciation aux lecteurs.

Ainsi, Raspoutine est aujourd'hui déféré devant le Tribunal de l'Histoire. Connaissant fort bien son dossier, je prendrai sur moi d'assurer sa défense, et vous, en toute indépendance d'esprit, serez les jurés.