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Jean
Boullet, le précurseur
Préface
Je n'ai pas la date précise
tête, mais ce doit être en Octobre ou Novembre 1944, donc après la Libération de
Paris, je passai boulevard Haussmann devant une petite galerie qui exposait de forts beaux
dessins. A l'intérieur, il y en avait d'autres très étranges, certains mystérieux. Le
soir même, le directeur d'un hebdomadaire, Mondes nouveaux, me demandait un
article sur les dernières expositions. L'article fut bref mais très élogieux pour le
jeune dessinateur dont je ne savais rien. Jean Boullet m'écrivit pour me remercier et
m'inviter chez lui, avenue d'Italie. Il habitait sur cour un appartement avec trois
pièces d'enfilade bourrées d'objets baroques, de très belles gravures, de dessins de
Jean Cocteau, de Max Jacob. Je découvris un être passionné, d'une exquise éducation,
qui fabulait certainement mais aussi ouvrait des portes et montrait une curiosité, un
savoir incontestable dans des domaines en premier, le bizarre où je
m'étais peu aventuré jusque là. Une amitié s'est vite forgée. Je pus lui commander
quelques dessins dans des journaux où je travaillais. Il illustra une nouvelle de moi à
petit tirage aux éditions Sun. Je pris l'habitude de venir le samedi, son
" jour ". L'appartement était toujours bondé de visiteurs
inattendus, en fait mais pas uniquement le milieu homosexuel de Paris :
comédiens, musiciens, écrivains et aussi quelques jolies femmes qui l'aimaient pour sa
volubilité et sa cocasserie. C'était un curieux assemblage de bohèmes, d'arrivés et
d'arrivistes, de " gitons " et de " sérieux ",
vieux et jeunes, avec de temps à autre, une créature innocente qui découvrait,
effarée, cette société baroque d'une rare liberté. Il m'invita une semaine en Sologne
avec une amie sans que je sache bien chez qui nous étions, mais je conserve de ce bref
séjour un délicieux souvenir de vie campagnarde, et, pourtant, personne ne pouvait être
moins campagnard que lui. Dans le train, à la maison, en promenade il ne se séparait pas
d'un cahier de dessins qu'il remplissait de croquis de ses jeunes héros équivoques, sans
jeter un regard sur ce qu'il voyait et pourtant commentait avec une irrésistible
drôlerie. Cette propriété appartenait-elle à sa famille comme il le prétendait ? Je
connaissais son père et sa mère qui tenaient dans l'immeuble de l'avenue d'Italie, un
commerce de peaux de chat. Deux êtres, probablement faussement simples, le père en
blouse grise, pipe au bec, grosses moustaches, une voix tonnante, la mère, généreuse,
sûrement plus intelligente qu'on ne pouvait le supposer à première vue, adorant son
fils, visiblement heureuse de l'amitié qui me liait avec Jean, plus réticente,
évidemment, sur les théories d'amis ambigus qui traversaient la cour sans la saluer, la
prenant pour la concierge. Ils ont sûrement permis à Jean de mener une vie d'artiste.
Il y eut un moment où je l'ai vu
dériver, ce doit être vers 47 ou 48 : trop de facilités le guettaient, son trait
s'épaississait, et il bâclait. Lui si intelligent, si critique, eut-il conscience que la
grâce s'essouffle, qu'une vie d'artiste ne peut-être qu'une perpétuelle renaissance ?
Sa précocité, des dons fulgurants dès son adolescence le trahissaient au moment où il
en avait le plus besoin. Il peignait aussi, mais trop sagement en un temps où la peinture
subissait une vertigineuse mutation dont il refusait de se rendre compte. J'ai toujours de
lui une grande toile verte et grise figurant un Pierrot dansant. Pas terrible. Et même
bien sage pour un artiste aussi ennemi des lieux communs.
Fallait-il le lui dire, rappeler
certaines exigences, l'appeler à maîtriser son étonnante aisance ? Ce n'est pas facile.
Je ne l'ai pas fait. Aujourd'hui, après tant d'années, je le regrette, mais il restait
prisonnier d'une époque mythique dont il était le brillant rejeton, mais le rejeton.
A partir de 1947, je n'ai plus
guère vécu en France, d'abord en Italie, puis aux Etats-Unis. Nous échangions de brefs
messages. Il acceptait mal une amitié à distance. Dans les années qui suivirent je ne
l'ai plus revu et n'ai pratiquement plus entendu parler de lui. Il est resté dans ma
mémoire comme un envoûtant feu d'artifice dont, peu à peu, les fusées trop
répétées, les obsessions prennent un coup de vieux. Suis-je injuste ? Probablement.
Ingrat, sûrement pas. Je lui dois beaucoup de découvertes, un retour au féerique de
l'existence, une plus juste compréhension du vertige qui entraîne les homosexuels dans
un monde à part, à la fois réel et irréel.
J'ai appris sa mort avec un grand
retard à l'époque où je vivais en Grèce. Son destin est un beau gâchis : tous les
dons, une grande charité plus chrétienne qu'il ne s'en doutait, de la profondeur quand
il en fallait, le goût de la magie et du flamboyant, un sens très roide de l'amitié. Un
jour il a dévié de sa route. Un artiste n'est pas là pour soulager toute la misère du
monde. Il est là pour l'éclairer. Je refuse de penser à sa fin lamentable. Que n'ai-je
été là pour lui tendre la main ! Des amis l'auraient sauvé de son pire ennemi :
lui-même. Il a préféré les fuir. Sous l'étincelant vernis, il y avait un
désespéré.
Michel Déon
de l'Académie française
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